Les gens sont des pays

Le roman commence ainsi : « Ce matin-là, je reçus une lettre d’un genre nouveau. »
Un soldat américain basé à Bagdad faisait une grève de satiété, en protestation contre l’intervention militaire en Irak lui écrit:
« Chère Amélie Nothomb,
Je suis soldat de 2e classe dans l’armée américaine, mon nom est Melvin Mapple, vous pouvez m’appeler Mel. Je suis posté à Bagdad depuis le début de cette fichu guerre, il y a plus de 6 ans. Je vous écrit parce que je souffre comme un chien. J’ai besoin d’un peu de compréhension et vous, vous me comprendrez, je le sais. »…

« A-t-on envie de revoir des gens quand on a grossi de 130 kilos? 130 kilos! Si je pesais 130 kilos, je serais déjà devenu trois personnes. J’ai fondé une famille. Shérazade et moi, nous avons un enfant. Tout cela serait charmant si je ne constituais pas cette famille à moi seul. Salut les gars, je vous présente ma femme et mon gosse, ils sont bien au chaud, c’est pour ça que vous ne pouvez pas les admirer, j’ai préféré les garder en moi, c’est plus intime, c’est plus facile aussi pour les protéger et pour les nourrir, je ne vois pas ce qui vous étonne, il y a des femmes qui allaitent leurs enfants, moi j’ai décidé d’alimenter ma famille de l’intérieur. »

« Il faut manger pour vivre, paraît-il. Nous, nous mangeons pour mourir. C’est le seul suicide à notre disposition. Nous semblons à peine humains tant nous sommes énormes, pourtant ce sont les plus humains d’entre nous qui ont sombré dans la boulimie. Il y a des gars qui ont toléré la monstruosité de cette guerre sans tomber dans aucune forme de pathologie. Je ne les admire pas. Ce n’est pas de la bravoure, c’est un manque de sensibilité de leur part. Il n’y avait pas d’armes de destruction massive en Irak. À supposer qu’il y ait eu des doutes sur la question, il n’y en a plus aujourd’hui. Ce conflit était donc une injustice scandaleuse. Je n’essaie pas de me blanchir. Si je suis moins coupable que George W. Bush et sa bande, je suis coupable quand même. J’ai participé à cette horreur, j’ai tué des soldats, j’ai tué des civils. J’ai explosé des habitations dans lesquelles il y avait des femmes et des enfants, morts par ma faute. »

« L’obésité, elle, n’est pas bizarre en Amérique, elle est seulement ridicule. Même si elle est une maladie, elle est rarement perçue comme telle par les gens ordinaires qui parlent encore de nous en termes de trop bien portants. L’armée des USA peut tout accepter, sauf d’être grotesque. »Vous avez souffert? ça ne se voit pas! », ou « Qu’est ce que vous avez fait en Irak à part manger? » sont les réflexions que nous récolterons. Nous aurons de vrai problèmes avec l’opinion publique. Il est indispensable que l’armée américaine véhicule une image virile de force dure et courage. Or, l’obésité qui nous encombre de seins et de fesses énormes donne une image féminine de mollesse et de pleutrerie. »

« Melvin Mapple m’inspirait du respect et de la sympathie, mais se posait avec lui le problème que j’ai avec 100 % des êtres, humains ou non : la frontière. On rencontre quelqu’un, en personne ou par écrit. La première étape consiste à constater l’existence de l’autre : il peut arriver que ce soit un moment d’émerveillement. À cet instant, on est Robinson et Vendredi sur la plage de l’île, on se contemple, stupéfait, ravi qu’il y ait dans cet univers un autre aussi autre et aussi proche à la fois. On existe d’autant plus fort que l’autre le constate et on éprouve un déferlement d’enthousiasme pour cet individu providentiel qui vous donne la réplique. On attribue à ce dernier un nom fabuleux : ami, amour, camarade, hôte, collègue, selon. C’est une idylle. L’alternance entre l’identité et l’altérité (C’est tout comme moi ! C’est le contraire de moi !) plonge dans l’hébétude, le ravissement d’enfant. On est tellement enivré qu’on ne voit pas venir le danger. Et soudain, l’autre est là, devant la porte. Dessaoulé d’un coup, on ne sait comment lui dire qu’on ne l’y a pas invité. Ce n’est pas qu’on ne l’aime plus, c’est qu’on aime qu’il soit un autre, c’est-à-dire quelqu’un qui n’est pas soi. Or l’autre se rapproche comme s’il voulait vous assimiler ou s’assimiler à vous. On sait qu’il va falloir mettre les points sur les i. Il y a diverses manières de procéder, explicites ou implicites. Dans tous les cas, c’est un passage épineux. Plus des deux tiers de relations le ratent. S’installent alors l’inimitié, le malentendu, le silence, parfois la haine. Une mauvaise foi préside à ces échecs qui allègue que si l’amitié avait été sincère, le problème ne se serait pas posé. Ce n’est pas vrai. Il est inévitable que cette crise surgisse. Même si on adore l’autre pour de bon, on n’est pas prêt à l’avoir chez soi. »

« Les gens sont des pays. Il est merveilleux qu’il en existe tant et qu’une perpétuelle dérive des continents fasse se rencontrer des îles si neuves. Mais si cette tectonique des plaques colle le territoire inconnu contre votre rivage, l’hostilité apparaît aussitôt. Il n’y a que deux solutions: la guerre ou la diplomatie. »

Amélie Nothomb, Une forme de vie| Albin Michel | 2010 | ISBN 9782226215178 | 180 pages |

6 commentaires

  1. Ca donne vraiment envie de le lire.d’ailleurs les romans d’Amélie Nothomb,enfin ceux que j’ai lu,m’ont beaucoup touché.
    Très bon blog,au passage :)

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    • L’idée est originale, basée sur l’échange épistolaire. Une fois de plus la romancière a réussi à me surprendre! Merci « washablebrain » pour avoir pris le temps de laisser une trace de ton passage

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  2. […] « Dès l’aéroport d’Hiroshima, j’eus une impression très spécifique : nous n’étions pas en 1989. Je ne savais plus en quelle année nous étions : certes, pas en 1945, mais cela ressemblait aux années cinquante ou soixante. Le choc atomique avait-il ralenti le cours du temps ? Les constructions modernes ne manquaient pas, les gens étaient habillés normalement, les véhicules ne différaient pas de ceux du Japon entier. C’était comme si, ici, les êtres vivaient plus fort qu’ailleurs. Habiter une ville dont le nom signifiait, pour la planète entière, la mort avait exalté en eux la fibre vivante ; il en résultait une impression d’optimisme qui recréait l’ambiance d’une époque où l’on croyait encore en l’avenir. Ce constat m’atteignit au cœur. Je fus d’emblée bouleversée par cette ville à l’atmosphère déchirante de bonheur courageux. Le musée de la Bombe me stupéfia. On a beau le savoir, les détails de l’affaire dépassent l’imagination. Les choses y sont présentées avec une efficacité qui confine à la poésie : on parle de ce train qui, le 6 août 1945, longeait la côte en direction d’Hiroshima, y conduisant, entre autres, des travailleurs du matin. Les voyageurs regardaient mollement la ville par les fenêtres des wagons. Ensuite le train entra dans un tunnel et, quand il en sortit, les travailleurs virent qu’il n’y avait plus d’Hiroshima. En me promenant dans les rues de cette ville de province, je pensai que la dignité japonaise trouvait ici son illustration la plus frappante. Rien, absolument rien, ne suggérait une ville martyre. Il me sembla que, dans n’importe quel autre pays, une monstruosité de cette ampleur eût été exploitée jusqu’à la lie. Le capital de victimisation, trésor national de tant de peuples, n’existait pas à Hiroshima. » […]

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