Les nourritures terrestres de Gide

Pourquoi lire ce livre ?
Il y a des livres qu’on lit, assis sur une petite planchette devant un pupitre d’écolier.
Il y a des livres qu’on lit en marche(Et c’est aussi à cause de leur format) ; Tels sont pour les forêts, tels pour d’autres campagnes, Et nobiscum rusticantut, dit Cicéron.
Il y en a que je lus en diligence ; D’autres couché au fond des greniers à foin.
Il y en a pour faire croire qu’on a une âme ; d’autres pour la désespérer.
Il y en a où l’on prouve l’existence de Dieu ; d’autres où l’on ne peut pas y arriver.
Il y en a que l’on ne saurait admettre que dans les bibliothèques privées.
Il y en a qui ont reçu les éloges de beaucoup de critiques autorisés.
Il y en a où il n’est question que d’apiculture et que certains trouvent un peu spéciaux ; d’autres où il est tellement question de la nature,  qu’après ce n’est plus la peine de se promener.
Il y en a que méprisent les sages hommes mais qui excitent tes petits enfants.
Il y en a qu’on appelle des anthologies et où l’on a mis tout ce qu’on a dit de mieux sur n’importe quoi.
Il y en a qui voudraient vous faire aimer la vie ; d’autres après lesquels l’auteur s’est suicidé.
Il y en a qui sèment la haine et qui récoltent ce qu’ils ont semé.
Il y en a qui, lorsqu’on les lit, semblent luire, chargés d’extase, délicieux d’humilité.
Il y en a que l’on chérit comme des frères plus purs et qui ont vécu mieux que nous.
Il y en a dans d’extraordinaires écritures et qu’on ne comprend pas, même quand on les a beaucoup étudiées…
 

Que ta vision soit à chaque instant nouvelle: « Le sage est celui qui s’étonne de tout. Toute ta fatigue de tête vient de la diversité de tes biens. Tu ne sais même pas lequel entre tous tu préfères et tu ne comprends pas que l’unique bien c’est la vie. Le plus petit instant de vie est plus fort que la mort, et la nie. La mort n’est que la permission d’autres vies, pour que tout soit sans cesse renouvelé ; afin qu’aucune forme de vie ne détienne cela plus de temps qu’il ne lui en faut pour se dire. Heureux l’instant où ta parole retentit. Tout le reste du temps, écoute ; mais quand tu parles, n’écoute plus. »

Laissez à chacun le soin de sa vie: « Hérétique entre les hérétiques, toujours m’attirèrent les opinions écartées, les extrêmes détours des pensées, les divergences. Chaque esprit ne m’intéressait que par ce qui le faisait différer des autres. J’en arrivai à bannir de moi la sympathie, n’y voyant plus que la reconnaissance d’une émotion commune. Non point la sympathie,– l’amour. Agir sans juger si l’action est bonne ou mauvaise. Aimer sans s’inquiéter si c’est le bien ou le mal. Une existence pathétique plutôt que la tranquillité. Je ne souhaite pas d’autre repos que celui du sommeil de la mort. J’ai peur que tout désir, toute énergie que je n’aurais pas satisfaits durant ma vie, pour leur survie ne me tourmentent. J’espère, après avoir exprimé sur cette terre tout ce qui attendait en moi, satisfait, mourir complètement désespéré… C’est par peur d’une perte d’amour que parfois j’ai pu sympathiser avec des tristesses, des ennuis, des douleurs que sinon je n’aurais qu’à peine endurés.  »

Que l’importance soit dans ton regard, non dans la chose regardée: « Supprimer en soi l’idée de mérite ; il y a là un grand achoppement pour l’esprit… L’incertitude de nos voies nous tourmenta toute la vie. Que te dirais-je ? Tout choix est effrayant, quand on y songe : effrayante une liberté que ne guide plus un devoir. C’est une route à élire dans un pays de toutes parts inconnu, où chacun fait sa découverte et, remarque-le bien, ne la fait que pour soi ; de sorte que la plus incertaine trace dans la plus ignorée Afrique est moins douteuse encore… Des bocages ombreux nous attirent ; des mirages de sources pas encore taries… Mais plutôt les sources seront où les feront couler nos désirs ; car le pays n’existe qu’à mesure que le forme notre approche, et le paysage à l’entour, peu à peu, devant notre marche se dispose ; et nous ne voyons pas au bout de l’horizon ; et même près de nous ce n’est qu’une successive et modifiable apparence. Mais pourquoi des comparaisons dans une matière si grave ? Nous croyons tous devoir découvrir Dieu. Nous ne savons, hélas ! en attendant de Le trouver, où nous devons adresser nos prières. Puis on se dit enfin qu’il est partout, n’importe où, l’Introuvable, et on s’agenouille au hasard…»

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