L’âne de Driss Chraïbi

Dès que j’ai lu en épigraphe du roman l’ane de Driss Chraibi la citation de Confucius: « le plus difficile est d’attraper un chat noir dans une pièce sombre surtout lorsqu’il ne s’y trouve pas. » J’ai deviné que la lecture des 107 pages en apparence sans prise de tête ne sera pas chose aisée. Beh quoi beh oui, entre Doukkali, on se comprend !

C’est histoire d’un vieille homme qui se réveille à la vie de ses semblables. Il a toujours été dans un monde ancestral, un monde linéaire, un monde immuable et un jour parce qu’il y a eu une greffe d’une civilisation sur une autre: Il se réveille! Il assiste d’abord en témoin, puis en acteur, puis en acteur principal du drame qui secoue tout un monde. Vous allez me dire que vient faire l’âne dans l’histoire ? L’âne est pour Driss un symbole. L’âne étant un représentant du règne inférieur du règne animal, comprend tout de suite que le réveil de son maitre aurait été un réveil inutile et il lui dit donc «  monte sur mon dos et allons-nous nous recoucher… » toujours est-il que ce vieille homme assiste au réveil brutale et hystérique du monde auquel il a toujours vécu et il vient parler à ses compatriotes d’amour de fraternité d’égalité de liberté de justice …le monde le suit un petit moment seulement …

Pour avoir un avant goût de l’histoire de notre Moïse national du monde moderne: « Il s’appelait Moussa. Il ne savait pas qu’il vivait. Il n’avait pas la moindre conscience du monde dans lequel il était né un jour ( peut-être né, bien qu’il ne se connût pas d’ascendance, comme il ne se connaissait nulle descendance: s’il en avait, il n’en était jamais tributaire); monde où ses os avaient un jour atteint l’âge adulte, comme un tronc d’arbre, sans qu’il le sût, sans que sa vie d’arbre ou d’animal s’en trouvât affectée: par monts et par vaux, soleils de plomb ou pluies diluviennes, sur le dos de son baudet il avait traversé l’espace et le temps comme on traverse une couche d’air, et avait continué de se nourrir des mêmes fèves, des mêmes patates douces et du même couscous, au hasard des haltes, de dormir du même sommeil du juste, de savonner les mêmes crânes de Doukkalis, de M’Zabis ou de Chleuhs avec le même cube de savon de Marseille (qui, semblait- il, n’aurait jamais de fin comme il devait n’avoir jamais eu de commencement) et de les raser avec ce qu’il croyait être un rasoir et qui pouvait être tout, sauf un rasoir, et dont, après usage, il lustrait soigneusement le manche en corne. Quant à la lame, il ne l’affûtait ni même ne la repassait jamais. Moussa pensait rarement. Il avait les yeux brouillés, cornée, iris, pupille, comme deux œufs mal cassés et à moitié cuits. Il lui arrivait parfois de penser — et c’était ainsi : l’iris devenait subitement net et brillant, très noir, comme par quelque magique chirurgie de la véhémence et c’était invariablement ainsi: dans ses yeux, dans le ton de sa voix, dans ses nerfs tressautants, la toute-puissante véhémence d’un homme hibernant comme un arbre et qui se réveillait en sursaut: «Je ne suis pas risible, moi, hurlait- il. (Il apostrophait n’importe qui ou quoi, son âne le plus souvent.) Parce que j’ai des moustaches et pas de barbe, je suis risible, moi? hé! je ne suis pas un bouc. Je suis un lion. Les lions ont une moustache et n’ont pas de barbe.»  L’âne brayait et Moussa s’éteignait, comme une chandelle, pour un nouveau somme d’un mois ou d’un an.  Les années succédaient aux années, une épo- que venait en amender une autre, des hommes en secouer d’autres. Moussa rasait, mangeait, dormait, n’évoluait jamais: il semblait n’avoir pas d’âge, rasant, mangeant et dormant comme avaient dû le faire les barbiers sous le règne de Moulay Ismaël ou même à l’époque des Wisigoths, immuable comme ces terres de la Chaouïa qui produisaient immémorialement la même orge. Quand furent tracées les routes, il ne s’en aperçut pas. Le trot de son âne continua de sinuer dans les familières sentes séculaires. Le tintamarre des klaxons, des roues, des chantiers qu’animaient les contremaîtres à voix fortes, les tracteurs qui pétaradaient dans la poussière rouge du hamri, le roc que l’on forait à la recherche d’eau, de minerai ou de pétrole, et qui, strident, hurlait comme une chair vivante, les terrains vagues du jour au lendemain surgis cités, le béton fiévreusement dressé d’une arche à l’autre par-dessus les fleuves, les criques qu’on avait connues paisibles et qui brusquement se révélaient des ports grouillants, peuplés de grues géantes, d’idiomes barbares et de navires s’inter- pellant à coups de sirènes: ce passé enterré à coups d’outils mécaniques, cette projection dans l’avenir, ce réveil inconscient de l’âme de tout un peuple, Moussa n’en fut pas un élément ni même un témoin. Il ne vit rien, n’entendit rien, ne sut rien. D’une oreille à l’autre et du front à la nuque, pour raser un crâne il continuait de lui falloir, à quelques palabres près, le temps de s’informer du douar où il était descendu, cheptel vif et mort, et de raconter ces inimaginables histoires de barbiers, commentaires koraniques, légendes de Salomon et poèmes folkloriques à la fois. Lorsqu’il pensait, il se réveillait, et alors tous ses sens devenaient aigus, l’espace d’une de ses brèves apostrophes. Puis ses oreilles, ses yeux, sa conscience se refermaient comme par un déclic, comme si ce n’étaient pas les siens, mais bien ceux d’un être infernal d’un avenir infernal qu’il venait d’ouvrir par mégarde, et il redevenait le symbole de l’Immuable et du Livre: «Aucun réel, disait le Livre, ne peut être construit dans le Réel de Dieu.» Mais maintenant la connaissance était en lui, plus impitoyable même que la mémoire, de quelque chose qu’il n’avait peut-être pas vu mais qui existait bel et bien, en dehors de ce Réel et peut-être même dans ce Réel, connaissance avec ses doutes, sa curiosité, sa peur. L’aube où il vit courir un train sur des rails (longtemps après le passage du convoi, il était resté debout sur son âne, les pieds dans ses étriers), il sut, aussi brusquement, aussi stridemment que ce météore d’acier sur acier, que le Livre s’était augmenté d’un nouveau chapitre, où il devait être dit de refermer le rasoir de Moussa et de l’enterrer en terre musulmane.  À présent, les crânes lui semblaient curieuse- ment indociles et difformes. Contant ses histoires, il avait l’impression qu’elles n’intéressaient plus personne, et il restait là, à califourchon sur son client accroupi, considérant son rasoir à demi ouvert: oui, c’était surtout pour lui qu’il les racontait, et, si l’on riait ou commentait, c’était peut-être en pensant à ce trisoc qui viendrait remplacer l’antique charrue en bois, ou peut-être même, au-delà de toute légende, à la vue de ce barbier d’une époque révolue, auquel on se prêtait de bonne grâce et qui était vénérable, certes, mais qu’on ne pouvait que remiser dans un très vieux passé, comme un souvenir sentimental et baroque. Oui: même lui n’écoutait plus ce qu’il disait. Le rasoir lui échappa des mains un soir et il ne le ramassa pas… »

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