Le lâche de McGinnis

 Un terrible accident de voiture, un homme reste paralysé et un père retrouve son fils. Dix ans après s’être enfui de sa maison, l’adolescent qui fuguait sur les trains de marchandises et qui traversait le pays en stop est maintenant en fauteuil roulant. Son père est la seule personne qui viendra sans hésiter le chercher à l’hôpital. Le Lâche est un premier roman poignant, touchant et plein d’humour sur les retrouvailles impossibles, les reconstructions d’un corps, d’une relation, d’une vie, d’une mémoire, et sur la possibilité de redécouvrir le bonheur quand tout semble perdu. Ce livre décapant, qui explore avec puissance le pardon et le regard d’autrui sur la différence, signe la naissance d’un grand auteur capable de faire cohabiter la brutalité avec la lumière, le rire et la tendresse avec les souvenirs explosifs, le café filtre et les donuts avec l’ivresse de l’aventure.

Sur la difficulté de s’adapter à un handicap :

« Il y avait le Jack d’aujourd’hui et le Jack de mon enfance. Rien entre les deux. Une rupture comparable à la façon dont j’étais devenu infirme. Un jour je marchais, et le suivant j’en étais incapable. D’une certaine façon, ça valait mieux qu’une maladie dégénérative qui peu à peu vous grignote toutes les fonctions vitales. Devoir sans arrêt s’adapter à une situation légèrement pire, encore et encore, en accumulant le ressentiment à chaque étape de la déchéance. Ma fugue m’avait donné, avait donné à Jack, dix ans de tissu cicatriciel. De la chair endommagée mais fonctionnelle. Le corps entier pouvait être sauvé si nous laissions le passé palpiter sous les vieilles blessures. Je suis entré dans la serre en propulsant mes roues sur la barre de seuil. Il devenait chaque jour plus facile de contourner les obstacles ordinaires comme les fissures du trottoir, une marche ici ou là, l’herbe ou la terre. »

La tête de l’emploi:

« La pièce était trop encombrée pour que je puisse parquer mon fauteuil sans gêner le passage. J’ai adressé un petit sourire à l’homme et la femme qui occupaient déjà les chaises et je me suis serré contre un tas de cartons. Cinquante ans d’une vie sédentaire avaient fait de la femme une créature androgyne et empâtée. On remarquait seulement la pupille blanche d’un de ses yeux et ses cheveux sales, avec des reflets qui sentaient la coloration bon marché. Sa frange était plus longue d’un côté que de l’autre. J’en ai conclu que c’était d’elle que venait l’odeur de déodorisant, ce qui n’était sans doute pas très juste de ma part. Le type à côté d’elle avait exactement la même silhouette qu’elle, poitrine et rondeurs comprises. Il avait eu la sagesse de se laisser pousser un bouc pour remplacer le menton que la nature avait oublié de lui donner. On n’a pas échangé un mot. J’ai renoncé à essayer de détourner les yeux et j’ai regardé l’homme avec fascination et dégoût quand il s’est mis à se curer le nez comme on astique des cuivres.  Le recruteur a ouvert la porte du “burau” et nous a toisés. Difficile de lui reprocher la déception qu’il s’est à peine donné la peine de dissimuler. Je désespérais moi-même de l’humanité entière à ce stade. Le décrotteur de nez a mis fin à ses fouilles quand le recruteur a appelé son nom. Un quart d’heure plus tard, la porte s’est ouverte à nouveau et le recruteur lui a dit d’attendre dans le vestibule pour signer des papiers pendant qu’il interviewerait les deux autres. Ensuite, il m’a désigné du doigt. J’ai suivi ce capitaine d’industrie, affublé d’un maillot de golf à rayures et d’un short en toile avec un téléphone portable dans un étui accroché à la ceinture. Le “burau” n’avait rien à envier au vestibule. Des piles de cartons déformés qui crachaient des enveloppes assiégeaient le bonhomme et sa table de travail. Le recruteur s’est appuyé dessus les bras croisés. Il y avait des petits pointillés de taches de moutarde sur son maillot. Je ne pouvais pas en détacher le regard. Sans décroiser les bras, il a consulté mon formulaire de demande d’emploi.

Un entretien mal entretenu

« – Jarred McGinnis ? – Oui monsieur. – Qu’est-ce qui vous est arrivé ? – Le SIDA. Il a écarquillé les yeux. – Vous pourrez remarcher un jour – Pas sûr d’en avoir envie. Je trouve plus facilement à me garer comme ça. – J’ai serré le poing en un geste de victoire. – Vous voyez ce que je veux dire – Vous avez une expérience de travail ? – Dans le remplissage d’enveloppes ? – Hum… – Eh bien je n’ai pas de véritable expérience professionnelle, mais je me considère comme un amateur de talent. Je mets mes propres lettres dans des enveloppes depuis presque vingt ans. Et je veux dire que je le fais du début à la fin. Adresse de l’expéditeur dans le coin supérieur gauche. Le timbre qu’il faut en haut à droite. Je lèche, je colle et j’expédie. Vous payez combien pour ce boulot, au fait ? – Le minimum autorisé par la loi. Il a ricané. Je me suis forcé à rire un peu trop fort et un peu trop longtemps. – Où est-ce qu’on me donne mon chèque ? – Je crois qu’on a tout le personnel qu’il nous faut. »

Dans une réunion des Alcooliques Anonymes : 

« Un par un, ils se sont levés pour prendre la parole. Chaque histoire me picotait et me grattait jusqu’à ce que je finisse par me sentir toutes les muqueuses à vif. Chaque personne qui se levait et se présentait comme un alcoolique témoignait d’une famille détruite et d’une vie brisée. Une jeune fille aux allures de rockeuse tendance gothique avec un piercing au septum a déclaré qu’elle se réjouissait d’être alcoolique. Je n’étais pas sûr de comprendre ce qu’elle voulait dire, mais je les détestais tous pour les espoirs déçus qu’impliquaient leurs excuses. J’ai absorbé la tristesse de chaque orateur jusqu’à sentir mes mains trembler. Leurs familles respectives acceptaient-elles de voir leurs humiliations rendues publiques dans ce spectacle de la misère humaine ? Tous parlaient de leur égoïsme quand ils buvaient, mais aucun ne mentionnait le nombrilisme qui entourait le rétablissement. Leur entourage n’avait pas le choix : il fallait les soutenir. En fait cette salle était pleine d’extorqueurs d’émotions. »

Sur l’alcool:

« Le sale tour que l’alcool vous joue, c’est qu’il vous laisse ressentir la douleur, mais qu’il ne la laisse pas vous pénétrer. Il balaie ces sentiments, si bien que vous devez les redécouvrir encore et encore, ce qui vous donne envie de boire davantage. »

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