Le Général Della Rovere, par Indro Montanelli

Dans l’hiver de 1943 à 1944, l’Italie se trouva séparée en deux. Le sud était occupé par les forces alliées qui y avaient installé le gouvernement monarchiste du maréchal Badoglio. Le Nord était occupé pat les forces national-socialiste qui soutenaient par les armes le gouvernement de Mussolini. Celle-ci a été, comme partout en Europe, un phénomène très complexe. Pour empêcher qu’elle ne fût monopolisée par les communistes, Badoglio envoya un officier de haut grade, sous le nom de général Della Rovere, pour prendre le commandement du maquis. Des messages avaient annoncé l’arrivée de l’accordeur et les Allemands les ont déchiffrés. L’accordeur est pris, puis abattu alors qu’il tente de fuir. Une chance subsiste de découvrir ceux qu’il devait commander, le colonel Muller l’entrevoit quand ses hommes arrêtent l’escroc Grimaldi: que ce dernier incarne le mort. Le miracle commence là. Dans la prison de San Vittore, le faux général joue son rôle avec une vérité telle que c’est d’un patriote hors pair, d’un officier exceptionnel, que tous garderont de souvenir, Indro Montanelli compris. Car il s’agit là d’un épisode réel de la guerre secrète que l’auteur reconstitue dans ce portrait passionnant d’un homme extraordinaire.

Passage Choisi

« « Nous sommes tous en vie provisoire, n’est-ce pas ? continua le général en nettoyant, de l’ongle de son petit doigt gauche, celui du droit et en les regardant l’un et l’autre avec complaisance. Un officier est toujours en vie provisoire ; c’est un novio de la muerte, un fiancé de la mort, comme disent les Espagnoles. »
Il me regarda en souriant, fit une lente promenade de droite et de gauche dans sa cellule, le jarret élastique sur les jambes arquées, revint s’arrêter devant moi, lustra et vissa son monocle.
« Nous sommes deux fiancés tout près de leurs noces. Pour moi, j’ai déjà reçu communication de ma peine. Et vous ?
-Pas encore, Excellence, dis-je, un peu confus.
-On vous la communiquera, répondit-il d’un ton encourageant. Mais, d’après ce que l’on m’a dit, vous aurez vous aussi l’honneur d’avoir le peloton en face, et non dans le dos. Les Allemands, il faut le reconnaître, sont rudes dans leur manière de vous confesser, mais d’autant plus chevaleresques dans celle d’estimer ceux qui ne se confessent pas. Vous vous en êtes abstenu. Bravo ! J’exige que vous persistiez à vous en abstenir. S’ils continuent à vous interroger, et avec des moyens disproportionnés à vos ressources physiques dites un seul nom : le mien. Je n’ai plus rien à perdre et mon devoir est désormais tracé… Quels sont vos chefs d’accusation ?
Je lui exposai sans hésiter. Le général m’écoutait, tenant les yeux baissés à terre, comme un confesseur, et, de temps en temps, il hochait la tête en signe d’approbation.
« Une position claire, dit-il à la fin, presque aussi claire que la mienne. Surpris, vous et moi, en service commandé. C’est une mort de combattant, sur le champ de bataille. Ils ne peuvent pas ne pas vous fusiller en face. C’est la lettre du règlement. Quoiqu’il vous arrive, informez-m’en aussitôt. Et maintenant, vous pouvez disposer. »
Ce fut, je cris, le premier jour, depuis que je me trouvais là-dedans –il y avait déjà huit mois- où je ne pensai pas à ma femme, enfermée dans une autre cellule et à la veille de la déportation, ni à ma mère, cachée à Milan dans la maison de mon ami, ni à mon père, resté seul à Rome. Je ne pensai qu’à la mort, mais avec ferveur, comme à une très belle épousée dont j’étais le promis, prêt à la saisir. Et vers le soir, je demandai à Ceraso, avec insistance, de me procurer le coiffeur pour le lendemain, et de m’apporter des ciseaux et une lime à ongles. Je ne pouvais pas, je ne pouvais vraiment pas monter à l’autel, cette belle épouse au bras, avec une barbe longue et des mains en pareil état. Quand la nuit tomba, bravant le froid, je retirai mon pantalon avant de se coucher sur le bat-flanc, je le pliai et je le pendis à la grille pour qu’il reprît un semblant de pli…. »

Le Général Della Rovere, interprété par Vittorio De Sica

Un commentaire

  1. […] « Les appartenances qui comptent dans la vie de chacun ne sont d’ailleurs pas toujours celles, réputées majeures, qui relèvent de la langue, de la peau, de la nationalité, de la classe ou de la religion. Prenons le cas d’un homosexuel italien à l’époque du fascisme. Pour lui, cet aspect spécifique de sa personnalité avait son importances, j’imagine, mais pas plus que son activité professionnelle, ses choix politiques, ou ses croyances religieuses. Soudain, la pression étatique s’abat sur lui, il se sent menacé d’humiliation, de déportation, de mort. Cet homme, donc, qui avait été, quelques année auparavant, patriote, et peut-être nationaliste, ne pouvait désormais plus se réjouir en voyant défiler les troupes italiennes, sans doute même en vint-il à souhaiter leur défaite. A cause de la persécution, ses préférences sexuelles allaient prendre le pas sur ses autres appartenances, éclipsant même l’appartenance nationale qui atteignait pourtant, à l’époque, son paroxysme. C’est seulement après la guerre, dans une Italie plus tolérante, que notre homme se serait nouveau senti pleinement italien. » […]

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